DADA
1916-1923
À la suite de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empire austro-hongrois et de son épouse, le Monde s’emballe. Par le jeux des alliances, la guerre éclate et se dissémine dans toute l’Europe puis dans le Monde. Nous sommes en 1914. En France, l’enthousiasme des français fait vite place à la réalité de la guerre et à ses horreurs, les morts ‘s’empilent’, les amputations, les gueules cassées, la peur et l’absurdité d’une guerre. De nombreux artistes et intellectuels se réfugient en Suisse pays neutre.
Début 1916 à Zurich, Hugo Ball (écrivain, traducteur, dramaturge allemand) exilé et Emmy Hennings (poète et danseuse) son épouse, fondent le ‘Cabaret Voltaire’ au numéro 1 de la Spiegelgasse dont l’ouverture est annoncée dans la presse pour le 2 février. Ils invitent les artistes et les écrivains à les rejoindre. Quelques jours auparavant, Marcel Janco fait la connaissance par hasard d’Hugo Ball qui lui propose d’exposer ses peintures dans le cabaret. Janco revient alors accompagné de ses amis, Hans Arp, Sophie Taeuber et Tristan Tzara. L’inauguration a lieu le 5 février. Hugo Ball joue du piano, dans un décor signé Marcel Janco, Hans Arp, Tzara déclame ses poèmes, Emma Hennings chante. Le cabinet Voltaire devient vite le lieu de rencontre d’artistes et d’intellectuels internationaux. Un groupe de bolcheviks réfugié à Zurich dont Lénine, fréquentent régulièrement le cabaret Voltaire. Deux soirées par semaine leur sont consacrées. Ils y jouent de la balalaïka. Lénine et Tristan Tzara jouent ensemble aux échecs, Lénine habite alors dans la Spiegelgasse. Tzara à l’époque ne savait pas qui était Lénine, simplement qu’il faisait de la politique.
En réaction à cette guerre, à ses atrocités, à l’ordre existant, à la bourgeoisie… de jeunes artistes et intellectuels se révoltent. Une idéologie nait peu à peu, un nouveau mouvement littéraire et artistique voit le jour en pleine guerre, le Dadaïsme. Ils ont 20 ans, souffrent de la guerre, se sentent ‘enfermés’ en Suisse comme dans une prison. Comme le dira Tristan Tzara ‘nous rendions responsable la logique, les lois de la bourgeoisie, les lois en générale, l’art ancien, l’Art, comme un A majuscule, les règles de l’Art, la guerre et de notre situation, nous étions assez malheureux, il faut le dire, surtout à l’âge que nous avions, à peine 20 ans’. Ils sont en pleine révolte, une révolte ‘pacifique’, purement idéologique qui s’exprime à travers les Arts, la poésie, dans les idées, dans l’action poétique, dans la caricature, dans l’art, et non pas sur le plan pratique. Ils rejettent tous les principes de la bourgeoisie la religion, la logique, la famille, bref une révolte contre l’ordre existant. Les membres fondateurs de Dada sont Hugo Ball et son épouse Emmy Hennings, Hans Arp, Tristan Tzara, Marcel Janco et Richard Huelsenbeck.
Pendant les années 1917, 1918, le mouvement s’internationalise. En juillet 1917 parait la revue ‘Dada’ qui donnera le nom au mouvement. Comme le disait Tzara ‘nous cherchions le titre d’une revue qui ne signifie rien. Parce que nous ne voulions pas nous engager dans quelques dogmatismes ou dans quelques idéologies que ce soit.’
A Zurich, le cabinet Voltaire devient un lieu de passage obligé pour toutes les nouvelles personnalités se réclamant du Dadaïsme, comme Walter Serner, Francis Picabia…
Les Dadaïstes organisent des expositions pour diffuser les idées pacifistes et anticonformistes, anti-art. Ils veulent provoquer, choquer, scandaliser le public. Dada se refuse à expliquer quoi que ce soit. Une phrase de l’époque dit très clairement le manque de systèmes est aussi un système, mais le plus sympathique. Tout ceci fait croitre l’incompréhension du public et les réactions parfois virulentes qui en découlent.
Ces jeunes Dadaïstes dénoncent la propagande, les héroïsmes nationaux, rejettent les conventions sociales, bourgeoises, la raison et la logique ; prônent la liberté d’expression, la paix, la provocation, le scandale.
Mouvement international, le Dadaïsme essaime dans toute l’Europe, tel un véritable raz-de-marée ; Magritte, Clément Pansaers en Belgique, au Pays Bas, Raoul Haussmann à Berlin, Kurt Schwitters à Hanovre, Hans Arp et Max Ernst à Cologne, Marcel Duchamp, Francis Picabia et Man Ray à New York, Barcelone et bien entendu Paris.
Côté outre atlantique, la révolte avait déjà commencé lors de l’exposition « Armory Show » de 1913 où les œuvres de de Francis Picabia (la magnifique ‘parade amoureuse’ et Marcel Duchamp font scandales. Les deux amis émigrent à New-York en 1915, en pleine guerre. Avec Man Ray notamment, ils représenteront l’avant-garde américaine.
En 1921, Marcel Duchamp et Man Ray font paraitre la première et unique édition de la revue New York Dada.
Pendant ce temps à Berlin, Richard Huelsenbeck et Raoul Hausmann (surnommé ‘Dadasophe’) fondent en janvier 1918 le club Dada dépourvu de salle de réunion, de programme, de statuts… Des artistes les rejoignent dont Hannah Hoch. Après quelques manifestations dans 6 villes allemandes, ils organisent la première foire internationale Dada qui se termine par un procès.
A Cologne, Max Ernst se rapproche du mouvement Dada. A Munich en 1919, il retrouve Pau Klee et crée ses premières peintures, collages et impressions. Véritable expérimentateur, il sera l’inventeur de plusieurs techniques comme le frottages ou le roman collages.
Zoomons maintenant sur Paris. Dada à Paris reste surtout littéraire. De nombreuses publication voit le jour, Picabia publie en 1919 deux recueils de poèmes, Poésie ron-ron et Pensées sans langage.
En mars 1919 paraît le premier numéro de la revue parisienne Dada ‘Littérature’ fondée par Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault (dernier numéro en juin 1924) avec la collaboration de Tristan Tzara dès 1918.
Le 1er février 192O, Paul Eluard lance et dirige la revue Proverbe (5 numéros en 1920 et 1 numéro été 1921) avec son complice Jean Paulhan ; l’une des plus rares, des plus raffinées et des plus intrigantes des revues surréalistes. Louis Aragon, André Breton, Théodore Fraenkel, Philippe Soupault, Benjamin Péret, Hans Arp, Francis Picabia, Georges Ribemont-Dessaignes, Tristan Tzara collaborèrent à cette revue.
Le 5 février 1920 parait le Bulletin Dada n°6, sous la direction de Tristan Tzara auquel collaboreront Breton, Picabia, Ribemont-Dessaignes, Eluard, Duchamp, Cravan, programme de la « Matinée mouvement Dada » au Salon des Indépendants, Grand Palais des Champs Élysées. Il comporte aussi un Manifeste, la liste des Présidents Dada, des phrases et slogans ainsi que des annonces de publications en quatrième page.
En mars 1920 Picabia dans le numéro 12 de sa revue ‘391’ (1917 à 1924) fait paraître la reproduction de la Joconde à moustache avec l’inscription L.H.O.O.Q. sous-titrée « Tableau dada par Marcel Duchamp ».
En avril 1920, parait le 1er numéro de la revue éphémère Cannibale fondé par Picabia qu’il co-dirige avec Georges Ribemont-Dessaignes. (n°2 en mai 1920) présentent des dessins mécaniques de Picabia, une peinture sur verre brisé de Duchamp, une sculpture de Man Ray et de nombreux textes, poèmes. Louis Aragon, Céline Arnauld, André Breton, Jean Cocteau, Paul Dermée, Marcel Duchamp, Paul Eluard, Philippe Soupault, Tristan Tzara collaborèrent à cette revue.
« Bien que d’une présentation totalement différente de celle de 391, Cannibale n’en est pas moins l’expression la plus accomplie de l’esprit de Picabia, direct et virulent, avant tout polémiste. Le numéro s’ouvre sur un portrait de Tristan Tzara par Picabia qui n’est qu’un schéma, prétexte à des inscriptions, dont l’ensemble est une insulte aux conventions de l’art » (Hugnet, Dictionnaire du dadaïsme, 1976, p. 40).
Toujours en avril 1920 les parisiens découvrent « Au sans pareil » les peintures Dada de Picabia réalisées à New York.
En mai 1920 parait Les Champs magnétiques recueil de textes en prose écrits en mai et juin 1919 par André breton et Philippe Soupault, première application de l’écriture automatique. Il fut considéré par Breton comme le ‘premier ouvrage surréaliste’.
Toujours en mai 1920, la revue ‘Littérature’ consacre un numéro entier au mouvement dada et publie vingt-trois manifestes. L’année 1920 marque le point culminant du mouvement dada en France comme à l’étranger.
C’est tout naturellement que le poète d’origine Roumaine Tristan Tzara après quatre années à Zurich, débarque à Paris, le 17 juillet 1920 pour donner un nouvel élan au mouvement. Il loge alors chez Picabia. Il y retrouve André Breton, Philippe Soupault et Aragon qu’il avait rencontré à Zurich en 1918, après la parution du manifeste Dada publié par Tzara en juillet 1917. La revue Dada sera publiée pendant 3 ans. Tzara deviendra le chef de file du mouvement. Les Dadaïstes organisent des manifestations où le scandale et la provocation sont la règle. Le Festival Dada du 26 mai 1920, salle Gaveau à Paris présentent des pièces de théâtre devant un public déchaîné, jouées sans répétition, des concerts impossibles provoquant chahut et scandale. On y trouve Paul Eluard, Philippe Soupault, Georges Ribemont-Dessaignes, Francis Picabia, Louis Aragon, et André Breton présentant un revolver sur chaque tempe. Tous les dadaïstes portent sur la tête des tubes et des entonnoirs tentant d’esquiver des jets d’œufs. Le public, habitué aux manifestations dadaïstes, a apporté des œufs pour manifester son mécontentement, par opposition à l’expression dadaïste « Dada est le bonheur à la coque ».
En mai 1921, Breton décide de s’en prendre aux personnalités les plus marquantes de l’esprit bourgeois. Il organise, à la salle des Sociétés savantes une « mise en accusation et jugement de Maurice Barrès pour crime contre la sûreté de l’esprit », ce dernier étant représenté par un mannequin. Ce procès marque la fin du mouvement Dada. Tzara quitte la salle, suivi par Picabia et ses amis.
Rapidement deux groupes d’artistes se forment, ceux qui défendent une ligne Zurichoise refusant la notion d’art ayant un caractère positif autour de Tristan Tzara et ceux qui se rassemblent autour d’André Breton.
Breton présente encore Max Ernst en mai 1921, en exposant ses collages, ses dessins et peintures. Ernst est allemand et est interdit de séjour en France. Le vernissage reste une soirée légendaire : un dadaïste caché dans une armoire insulte les invités, Breton croque des allumettes, Ribemont-Dessaignes ne cesse de crier » Il pleut sur un crâne ». Aragon miaule tandis que Soupault et Tzara jouent à cache-cache.
En juin 1921 on retrouve des œuvres de Arp, Ernst, Duchamp, Ribemont-Dessaignes et des poèmes des principaux dadaïstes au Salon Dada, galerie Montaigne. Mais Breton s’est abstenu ainsi que Picabia et Duchamp. A partir de 1921, l’amitié qui liait les dadaïstes, ciment du mouvement est rompue.
L’année 1922 va marquer l’extinction progressive de Dada.
En janvier 1922, Breton organise un congrès pour défendre l’esprit moderne. Les mesures autoritaires envisagées par Breton pour éviter des perturbations de dadaïstes dissident entraîne un refus de Tristan Tzara en février. Le comité censé représenter différentes tendances de l’art moderne, publie un texte le 7 février 1922, attaquant notamment Tzara, qualifié ‘d’imposteur avide de réclame’. Tzara est défendu par Ribemont-Dessaignes tandis qu’Aragon soutient Breton. Convocation le 13/2/22 à une réunion de protestation à la Closerie des lilas. Le congrès de Paris est annulé. Les participants sont désormais trop divisés.
Quand, après mars 1922, Littérature va reparaître (Breton, Soupault), le nom de Tzara a disparu mais on y trouve ceux de Jacques Baron, René Crevel, Robert Desnos. Lentement la revue en s’éloignant de Dada annonce le surréalisme dont Breton publiera le premier manifeste en 1924.
En avril 1922, Tzara, fait paraître le premier et unique numéro du Cœur à barbe, en réponse aux attaques dirigées contre lui par André Breton.
Au mois de juin 1922, Breton boycotte le Salon Dada organisé par Tzara, à Paris. Marcel Duchamp refuse l’invitation et répond par le télégramme : « Pode Balle ».
Le 6 juillet 1923, la soirée dada, ‘Cœur à barbe’ organisée par Tristan Tzara et le poète futuriste russe Ilia Zdanévitch au théâtre Michel, marque selon les historiens, la rupture définitive entre les dadaïstes ‘Tzariste’ et les futurs surréalistes (André Breton, Paul Eluard, Robert Desnos et Benjamin Perret). Sous la poussée de Paul Eluard à la lecture de poèmes de Cocteau la manifestation est sabotée par les amis de Breton.
